Partager l'article ! Alabama song (4): Sur une idée de Chiffonnette Ai-je été assez punie ? On dirait que non. ….Cauche ...
Sur une idée de Chiffonnette
Ai-je été assez punie ? On dirait que non.
….Cauchemar me revient, suffocant, des arènes de Barcelone. Ces hommes en noir comme une assemblée de croque morts, leurs
grosses femmes en noir, voix de bêtes égorgées sous le chapeau de paille, leurs enfants dégoûtants, excités à la vue du sang.
Et le sang ne manqua pas. Il paraît qu’elle sont très belle, les arènes de Barcelone, j’y étais, je devais m’en souvenir, mais je ne me rappelle pas les mosaïques. Je revois la foule endimanchée,
parfumée, quelques reliefs de tortilla éparpillés sur les chemises blanches et les corsages noirs. Je revois la parade ; la fanfare, je l’entends ; et la clameur ; je revois le
cheval splendide, allant son trot léger, presque magique sous le lourd caparaçon vermeil, et je me souviens d’avoir peiné avec lui, d’avoir pitié pour lui, un soleil de mort éblouissait la place
en ricochant sur l’appareil grotesque (l’armure grinçante du cheval, oui, et les boléros verts et or des cavaliers) et c’est tout juste si je revois la tête noire aux naseaux écumants incliner
ses cornes sous le ventre du cheval puis, l’ayant embroché, soulever telle une chiffe cette poupée de mille kilos de muscles et de dorures. Le cheval, sans un son, bascula : de son ventre
ouvert coulaient les entrailles. Le temps de comprendre, le sable était une mare de sang. Cheval éventré, les quatre fers en l’air. Le métal doré de son déguisement aveugle encore les
spectateurs, qui n’a servi à rien, ne l’a protégé de rien.
Alabama song
Gilles Leroy
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