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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 04:31

 

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Sur une idée D'Asphodèle : les mots en I

 

 

Concentrés et dans le calme, les élèves de la classe de première S du Lycée Paul Verlaine (Rethel, Ardennes), viennent de s'installer à leurs tables. Ils sortent trousses et feuilles, se regardant et faisant la grimace : 4 heures, où il va falloir disserter, argumenter et se rappeler tout ce qu'ils ont lu et étudié dans l'année.

L'aventure requiert toute leur attention : c'est leur premier bac blanc de Français en ce début de printemps : une grande répétition avant l'épreuve au mois de juin.

Alors que Mme Lequesnoy finit de distribuer les sujets, Garance, 16 ans, arrive, comme à l'accoutumée, essoufflée, écarlate ......et en retard.

- « Sorry, panne d'oreiller, Madame », articule-t-elle lentement avec le style télégraphique  qui n'appartient qu'à elle, tout en soufflant sur sa mèche perpétuellement devant ses yeux. 

Gênée, Mme Lequesnoy la laisse entrer.

- « Fais plus attention le jour J, Garance, ce serait tellement dommage de rater l'épreuve pour deux minutes de retard ». Mine de rien, Mme Lequesnoy a transformé 5 bonnes minutes en 2 minutes de rien du tout. Trois fois rien.

La jeune fille sourit de son air à la fois ingénu et irréfléchi et s'installe sans répondre.

Les autres élèves se reconcentrent sur leur copie, à peine surpris de cette entrée fulgurante : Garance abuse, comme toujours, mais elle sait si bien manipuler le corps enseignant que cette fois encore cette petite entorse au règlement  passe comme une lettre à la poste.

Garance, enfin installée, fait un signe de connivence avec Violette, sa complice, qui lui répond silencieusement en articulant de façon exagérée :  « E N C O R E    R I M B A UD »

La jeune fille se plonge dans l'énoncé de l'explication demandée : La prof s'est lâchée, se dit elle, le poème à décortiquer est « Voyelles » de Rimbaud.

En même temps, la prof les avait un peu prévenus la veille en claironnant: « Garance et Violette, le sujet devrait vous plaire, renseignez vous sur la signification de vos prénoms ; et je m'adresse à tout le monde, ceci est un indice ». 

Chacun commence sa lecture :

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Garance s'arrête à la fin de la première strophe. Encore Rimbaud, vraiment habiter dans les Ardennes, c'est l’indigestion assurée de Rimbaud et de Verlaine. Chaque année depuis la sixième, pas moyen d'y couper : un poème de Rimbaud (voire deux les années fastes) et un de Verlaine. Garance enrage : elle avait potassé ses fiches sur le « Rouge et le Noir ». L'indice de Mme Lequesnoy l'avait induite en erreur. Mais son enthousiasme naturel reprend le dessus et elle s'attaque au sujet.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

« Zut, j'ai oublié le terme savant employé par Mme Lequesnoy la semaine dernière; ce terme qui caractérise les personnes qui entendent les couleurs,  sentent les sons,  et voient les odeurs. Bref, des illuminés qui mélangent leurs sens. Ce n'est pas daltonien, cela ressemble à kinésithérapie ou kinestésie. Bon passons, j'y reviendrais plus tard ; je l'ai sur le bout de la langue ».

« En parlant de langue, Violette est très concentrée et comme toujours dans ces cas là, elle tire la langue, noircissant déjà des feuilles de papier alors que je n'ai même pas écrit une ligne », se lamente intérieurement Garance, furieuse d’être dans une impasse. 

- « Bien commençons, quelle lettre vais je prendre en premier ? La première, celle du milieu, la dernière ? très bonne idée ça, la dernière, commençons par le bleu et le O »

“Bleu O ? bleu O ? Que m'évoque Bleu O ? . Bon sang, mais c'est bien sûr bleu O, bleu comme l'eau, bleu Outremer ». Garance, qui n'a pas encore écrit une ligne est partie dans ses pensées et les dernières vacances de février. Ses parents l'ont emmené en Martinique : la découverte des Fonds Blancs au François, le jardin de Balata et ses fleurs multicolores, la forêt tropicale et ses fougères arborescentes presque fluorescentes ; les flamboyants arbres parasols de 10 mètres de hauts, qui flamboyaient,  le soleil couchant qui embrasait le ciel   et surtout le marché aux épices où ils ont déambulés tous les trois s'imprégnant des odeurs, de l'agitation : orange curcuma, jaune curry, rouge piment et vert corossol, cannelle..Que d’images et que d’odeurs ramenées de ce voyage. !!.  Finalement il n'a peut être pas tort cet Arthur avec cette idée aussi sotte que grenue de sentir les couleurs. Quand je pense qu'il avait mon âge quand il a écrit la plupart de ces poèmes », soupire la jeune fille, mordillant son crayon.

Garance sursaute. Mme Lequesnoy lui fait face et lui demande doucement : « Tu as un problème Garance ? Tu n'as pas écrit une seule ligne ! Une heure est déjà passée ! »

- « Non, non : je rassemble mes idées ». Et pour montrer sa bonne volonté, elle écrit la date en haut de sa copie 15 avril 1990.

Mme Lequesnoy s'éloigne sans rien ajouter, aussi embarrassée que lors de l'arrivée de la retardataire. Garance sait que son handicap, oblige les gens à prendre des gants avec elle. Son infirmité n'est pas si visible mais est marquée en première ligne sur son dossier scolaire et cela intimide ses prof et ses copains, preuve irréfragable qu’elle n’est pas comme les autres : difficile de faire comme si de rien n'était.

- « Revenons à nos couleurs !  A oui, revenons à Rimbaud : Rimbaud, Zanzibar, Zanzibar, les Antilles : ce n'est pas dans le même océan bien sûr mais qu'importe sur les photos du Larousse à la maison ce sont les mêmes paysages. Laissons le bleu à la Martinique. A l'attaque du rouge! »

Garance n'a pas eu besoin de son dico hier, pour connaître la signification de son prénom, suite à la remarque sibylline  de la prof de français sur leurs deux prénoms. 

« Garance : Plante herbacée dont une variété, la garance des teinturiers  fournit une matière colorante rouge; Couleur rouge vif que l'on tire de la plante du même nom »

Sa mère, lui a depuis longtemps expliqué l'origine de son prénom. De toute façon, elle n'est même pas rousse mais brune et elle était presque chauve à la naissance. De plus, à la maison personne ne l'appelle Garance : pour tous, elle est « Fauvette ». Ma petite « fauvette » a coutume de dire son père: « fauvette » comme la fauvette à tête noire, petits oiseaux à bec court, tête souvent bombée, qui sautille dans nos jardins. Fauvette mon petit fauve, ma panthère,  mon infatigable féline » ajoute il en la chatouillant.

Rouge ? Rouge ? D'un coup Garance se retrouve propulsée non plus en Martinique mais au concert de Mylène Farmer en novembre dernier, au Parc des Expositions à Reims.

C'était une de ces premières sorties avec tous les copains du lycée et elle avait dû batailler ferme avec ses parents pour les convaincre qu'il n'y avait aucun danger. « Violette sera là et aussi David, Sandrine, Sylvie, Frédéric........ »

Ces parents avaient fini par céder : « nous ferons bien attention : Violette sera ma béquille;  mon Saint Bernard,  ma Grande Ourse..... » avait elle déclaré plus lyrique qu'à l'accoutumée. Et là l'argument massue. « Maman c'est toi qui a insisté pour que je n'aille pas dans une école spécialisée et tu ne veux pas que je m'intègre au groupe pour cette sortie, je ne suis pas une imbécile, je sais me débrouiller seule »; Sa mère avait rendu les armes, avec un sourire caché, finalement pas mécontente de la ténacité de sa fille. 

Ce concert avait été une illumination pour Garance, une immersion totale et complète dans l’univers de la chanteuse : les 6 chorégraphies de Mylène, ses 13 costumes de scène : Elle ne sait pas ce qui l'a le plus subjuguée : le noir de la salle, les projecteurs tour à tour blancs ou multicolores, les  lourdes grilles du cimetière ? A chaque coup de batterie, les projecteurs de la rampe s'illuminant brusquement ? La chanteuse et sa troupe entamant une chorégraphie qui s'accélère, s'accélère sans que l'on sache quand cela va s'arrêter? Ou alors le moment où le noir s'était fait à nouveau et qu'un violent orage éclate, orage pendant lequel tête baissée, Mylène murmure comme si elle était seule au monde avec chaque personne dans le public, rejetant de temps en temps ses cheveux roux en arrière ? Non plutôt  les costumes : justaucorps noirs, veste à collerettes, socquettes blanches, puis pantalons bleus et chemises artistiquement déchirées, bas pourpres et fluorescents, tenues de moujiks avec une étoile rouge sur leur veste. 

Garance s'est renseignée après ce concert qui la fait vibrer à chaque fois qu'elle y repense, le couturier est Thierry Mugler et c'est là que sa vocation est née : Puisque depuis l'accident de voiture,  elle ne pourra plus jamais être une artiste interprète comme Mylène alors qu'à cela ne tienne  elle sera styliste et couturière..

« Fendre la lune, baisers d'épine et de plume
Bercée par un petit vent je déambule
La vie est triste comme un verre de grenadine
Aimer c'est pleurer quand on s'incline
Je suis libertine ...... ».

 

Garance marque le rythme avec sa basket gauche. Soudain, elle se rend compte que tout le monde la dévisage. Violette a compris et lui sourit revivant avec elle ce brasier qui les a enflammé l'une comme l'autre : Violette fait bouger ses lèvres en silence et son amie lit sur ses lèvres l’indicible bonheur de ce concert.:

« Triste elle fait la grimace,
Devant sa glace
D'un coup du cœur enlace l'ombre qui passe
Et rien jamais n'effacera les traces, lâches
Du sang qui coule des corps qui se cassent

Tristana, c'est toi..... ». 

 

Violette, la meilleure amie, lui fait signe d'écrire. Elles sont amies depuis le CP. Elles ont appris à lire ensemble, se retrouvant chaque samedi à la chorale. Violette la terre à terre soudée à  Garance l’insconstante, la fantasque. Elles sont même allées choisir cette activité pour être un peu plus ensemble : se voir quatre jours dans la semaine, ce n'était pas suffisant. Les deux fillettes jouaient déjà ensemble bien avant l'accident. L'accident, Garance s'en souvient encore, presque comme si c’était hier, les tôles froissées, le gyrophare de l'ambulance, le regard inquiet de ces parents  indemnes alors qu'elle gît, ensanglantée,  en attendant que le médecin urgentiste l'installe sur la civière. Puis les plâtres, l'immobilisation forcée,  la lente rééducation, et enfin le temps de se faire à l'idée que la vie ne sera plus pareille à celle d'avant.   

- « Il vous reste deux heures », tonne Mme Lequesnoy, cramoisie de désapprobation, regardant dans sa direction, désignant la feuille de Garance toujours blanche.

D'un coup, Garance se lance à corps perdu dans sa rédaction. Elle laisse tous ce qui n'est pas le sujet : Les mots coulent tel de la lave. En moitié de temps que les autres, elle aligne le même nombre de phrases que les autres en 4 heures : l'inspiration est là et bien là. Elle retrouve le terme cherché tout à l'heure « synesthésie », ce mot s’était glissé dans les interstices de sa mémoire et refait surface au bon moment.. Et sa définition : phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés (visuel et olfactif par exemple)

 Tout lui revient : les citations de Baudelaire, d'Edgar Allan Poe, son  corbeau  et son cheval blanc (merci Mylène). Elle cite même « la terre est bleue comme une orange » d'Eluard, rajoute un pincée de Simply Red son autre chanteur fétiche et son titre New Flamme (un peu pour illustrer la couleur rouge, et surtout pour taquiner la prof)

Elle me fait tourner la tête
Une nouvelle flamme est venue
Et rien de ce qu'elle puisse faire
Ne pourra me contredire

But her warm heart
Would turn me forever
She's turned me round
A new flame has come
And nothing she can do can do me wrong


Bref Garance dans son plus grand rôle : éteindre l'incendie qu'elle a elle même laisser prendre de trop grande proportion,  à force de revivre successivement l’épopée en  Martinique,  l’ivresse du concert de Mylène et aussi par l'accident.

« Hop hop hop, citons Nougaro pour le fun avec son « écran noir de ses nuits blanches » ;  les Beatles et Yellow submarine pour faire enrager la prof itou:  « du français , rien que du français dans vos rédactions » ;  Coluche et son nez rouge de clown, clown qui s'est fracassé en moto il y a quatre ans maintenant. Coluche inhumé à Montrouge. Garance en avait pleuré toute une semaine, comprenant alors qu'elle avait eu une  deuxième chance, et que ce morceau d’elle même laissé dans l'accident était finalement peu de chose. 

- « Enfin midi, vite finissons, dit elle a voix basse,  en espérant que ma rédac fera illusion. Violette m'attend pour aller à la Kfet : steack saignant, frites, plein de ketchup, Rimbaud et son univers imaginaire m'ont donné faim ».

Garance a tellement faim qu'elle en oublie son stylo  sur la table.

 

Mme   Lequesnoy  se retient de courir derrière elle : elle est déjà loin de tout façon,  sautillant tel un passereau au milieu de ses amis qui l'ont attendue. L'appeler ne sert à rien : on ne crie pas derrière une enfant sourde. Trop tard, le feu follet a disparu du couloir.

 

 

Les mots collectés par Asphodèle  

Illusion irréfragable ivresse infatigable impasse immersion image indicible imbécile itou inhumer inconstant indigestion imaginaire irréfléchi interstice

 

 

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commentaires

Asphodèle 31/10/2011 22:37


Mon commentaire va-t-il enfin passer ? Pour te dire que j'ai beaucoup aimé ce texte, différent des autres mais où il y a déjà un certain esprit caustique malgré le drame que vit Garance qu'elle
tourne (presque) à son avantage et mettre en abyme la sinesthésie et le poème de Rimbaud, bravo ! La revoir, je ne sais pas, beaucoup est dit dans ce texte à demi-mot ou alors adulte ...


val 02/11/2011 10:35



oui il est passé ton comm , effectivement peu de chance (ou de risque) pour que Garance  revienne dans une autre histoire mais pourquoi pas ?



Rêva 31/10/2011 20:55


C'est bluffant... Je te découvre mais j'ai été emportée... Et puis je me demandais quel handicap et pourquoi... Merci...


val 02/11/2011 10:32



je suis contente si ce petit texte t'a plut



Valentyne 31/10/2011 06:49


@Pierre Baton : tout a fait d' accord : irrefragable était dur à placer :-)
@32octobre : peut être reviendra t elle dans un autre texte ;-)


32 Octobre 31/10/2011 06:18


Quelle terrible chute !
Envie de voir vivre encore et encore Garance. Elle est si présente dans ce texte et si attachante


Pierrot Bâton 30/10/2011 19:52


Elle est bien attachante, cette Garance. Quand on croise "irréfragable", on se dit "ah oui! c' est vrai! y' avait des mots imposés!!!


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