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14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 05:19

plumedesmotsunehistoire3

 Sur une idée d'Olivia

 

 

Zoé mordillait son crayon à papier, réfléchissant intensément : il fallait qu'elle se trouve un pseudonyme pour sa carrière d'écrivain. Elle venait d’être embauchée comme journaliste à l’Echo des Ecuries, une référence : un journal hybride, à mi chemin entre l’enquête de fond et le franc dérapage incontrôlé. Elle avait trouvé ce qu'elle voulait écrire : des biographies. La vie des personnes célèbres la fascinait et elle avait envie de partager sa passion avec des lecteurs du monde entier, rien que ça.

Il était essentiel que sa première  biographie soit celle d’une personne célèbre mais surtout accessible, et à laquelle les gens puissent s'identifier. Il était aussi vital pour Zoé qu’elle rende son papier en temps et en heure car la rédactrice en chef, la redoutable Valentyne avait promis de la suriner si elle était en retard pour son premier reportage. Elle relut alors ce qu'elle avait ébauché.

 

« Vraiment mémorable cet anniversaire!!

Après tant d'émotion, Rosalie se reposait dans son endroit préféré de la maison : la petite cuisine. Toutes ses connaissances s'étaient organisées pour lui préparer une surprise pour ces 90 ans.

D'habitude Rosalie avait horreur de toutes ces fêtes où tout se prépare en secret du principal intéressé et où on ne demande même pas son avis à celui ci.

Mais là, cela avait été différent : d'abord, ses amis avaient œuvré en toute délicatesse et il n'y avait pas eu de chuchotements devant elle, d'allusions voilées, de brusques silences quand elle était dans la pièce. Quelle surprise ! Elle ne s'y attendait pas du tout et avait été un instant toute désemparée : tout le monde lui disait si souvent qu'elle serait centenaire qu'il ne lui était pas venu à l'idée qu'il y aurait une fête pour ses 90 ans : elle était prête pour la commémoration de ses cent ans mais avait été dépourvue de voir 500 personnes toquer à sa porte, et débouler dans son immense salon-cathédrale. Cependant Rosalie était un personnage public, elle savait faire face à l'imprévu et n'avait pas une seconde perdu son sourire si communicatif : Elle avait légèrement sursauté puis s'était intéressée à ce que ses fans avaient préparé. Le buffet était délicieusement arrangé : Salades de toutes les couleurs, soupières de toutes tailles débordantes d'amuse-gueules, biscuits en tout genre. Quelqu’un avait même allumé la cheminée et fait griller quelques châtaignes. Son salon avait été redécoré pour l'occasion avec les affiches des films dans lesquels elle avait tourné. Au fond, un tryptique trônait, avec les publicités auxquelles elle avait prêté son visage depuis sa plus tendre enfance. Rosalie, en effet était une enfant, qui à l'instar de Shirley Temple, avait démarré très tôt sa carrière.

Cette fête d'anniversaire avait eu pour effet de faire défiler toute sa vie à la vitesse grand V. Son imprésario avait même fait préparer un petit film retraçant ses 10, 20 et ainsi de suite jusqu'à ces 80 printemps.

 Née en 1921, après cette guerre si effroyable, Rosalie, jurassienne précoce, avait commencé sa carrière à 5 ans : Elle se rappela avec nostalgie ses débuts lorsque son papa s'occupait de tout pour sa carrière naissante.

Rosalie, au contraire de Shirley Temple un peu plus jeune, ne savait pas bien danser, ni chanter mais elle « était ». Elle incarnait la simplicité, le naturel, l'absence totale de sophistication, la joie de vivre ce qui avait plu aussitôt à tous les français : « une bonne fille de ferme » avait coutume de dire son père, avec une peau saine et laiteuse, des hanches larges et accueillantes, un visage respirant la santé et le grand air, et si douce.

Totalement prise par sa carrière qui décollait, loin du plancher de ses congénères, Rosalie regrettait parfois de ne pas avoir pris le temps pour sa vie privée mais au diable les regrets : elle n'avait pas eu de descendance mais aujourd’hui encore, « 87% des petits français la connaissaient et l'appréciaient » lui avait montré son agent, lui agitant le dernier sondage sous le nez, tel un matador. »

 

Zoé fit une pause après ce premier paragraphe qu'elle trouvait prometteur : Selon elle, cette partie devait avoir suscité la curiosité du lecteur. En effet à ce stade, il savait juste que la célébrité était de sexe féminin, avait 90 ans et était une star du grand écran mais le suspens était bien là. On avait juste le prénom Rosalie comme indice que ce personnage célèbre, mais ce prénom était une fausse piste. Zoé repris sa relecture :

 

« Dans le petit film retraçant sa vie toute à l'heure, il manquait des éléments que Rosalie seule connaissait : il faudrait peut être qu'elle se décide à écrire ses mémoires pour rétablir quelques faits, raconter les deux fois où elle avait été si amoureuse et où ses amoureux lui avait brisé le coeur, et aussi dénoncer des calomnies dont elle avait été l'objet : prétendre qu’elle était folle, rien que ça.

Un de ces souvenirs parmi les plus difficiles se situait l'année de ses trente ans : 1951, elle était amoureuse : ou plutôt elle s'était crue amoureuse de Georges, Georges Brassens pour le citer. Georges était né la même année qu'elle en 1921, il était sétois et elle de Lons le Saunier mais qu'importe Rosalie n'était pas sectaire. Quand elle l'avait rencontré à la Maison de la Radio, lui chantant ses dernières compositions et elle pour ses dernières réclames (on ne disait pas encore publicité à l'époque) : elle avait eu un coup de foudre et lui avait fait savoir mais Georges n'avait pas succombé à son charme : pour tout dire après avoir été séduit brièvement, il l'avait trouvé collante, alors qu'elle n'était qu'éperdue d'amour pour lui : Ah qu'il est dur d'aimer sans espoir de retour !! Georges, comme il se sentait harcelé, avait été jusqu'à écrire une chanson pour qu'elle comprenne bien qu'elle devait garder ses distances. Cette chanson écrite trois ans après cette leur première rencontre l'avait beaucoup fait pleurer mais maintenant que son amour déçu avait cicatrisé, elle la chantait souvent et l'aimait beaucoup , les chagrins d'amours aussi à l'aube des 90 ans sont la preuve que l'on a vécu , vibré, aimé, ressenti dans sa chair plaisirs et tourments.

 

Une jolie fleur dans une peau d'vache
Une jolie vache déguisée en fleur
Qui fait la belle et qui vous attache
Puis, qui vous mène par le bout du cœur

 

Rosalie se surprit à fredonner cette chanson à laquelle elle n'avait pas repensé depuis de nombreuses années. En 1954, elle avait enfin compris que leur amour était impossible et s’était isolée un moment pour lécher ses plaies. Mais cela ne l'avait pas empêché 5 ans plus tard de retomber amoureuse, de Fernandel, rencontré sur un tournage. Cette fois ci, elle était restée à distance, il était déjà pris et semblait si amoureux de Marguerite, elle n'allait pas s'immiscer dans leur relation et s'était donc contentée de l'aimer en silence et à distance. Ce secret avait été mieux gardé que celui de la licorne, son livre préféré, et seules ses amies les plus proches en avaient entendu parlé.

  

Azalée, la diva exubérante et néanmoins sa meilleure amie, l'avait rassurée : « tu vois, Rosalie, les hommes ce n'est pas pour nous, tous des chauds lapins, ils nous font les yeux doux, nous cajolent et finalement nous font porter des cornes »

 

Deuxième pause de Zoé pour aller se chercher une boisson, un guignolet bien frais dans le frigo. Là elle se demandait si ses lecteurs avaient trouvé de qui il s'agissait. Les indices étaient de taille mais noyés au milieu de la description de la fête :

 

« Ah on pouvait dire qu'elle en avait vu des évènements depuis son départ de son Jura natal : Son premier spot télé, quelle aventure !!:Sa mémoire lui fait défaut tout un coup et elle ne se rappelle plus bien l'année, mais peu importe. D'abord surprise, et ne comprenant pas, mais son frère qui s'occupait de sa carrière à ce moment, l'avait rassuré: « ne t'inquiète pas , Rosalie, il te suffit juste d'être toi même, c'est juste un galop d'essai : si tu n'est pas satisfaite du résultat, alors nous reprendrons de la réclame plus classique » . Cela avait été fantastique se voir ainsi bouger sur grand écran et non plus immobile dans les magazines sur papier glacé.

 

Rosalie perd un peu la mémoire : c'est normal, lui dit on, à 90 ans. En même temps, elle a toujours été un peu ainsi : tête en l'air, suivant le fil de sa pensée, et sautant sans arrêt du coq à l'âne. Ce soir, encore, ses pensées vont et viennent mélangeant les époques de sa vie bien remplie. Un médecin qui l’a examiné récemment lui a parlé des circonvolutions étonnantes de son cerveau, certainement un compliment, se dit elle.

  

Après l'épisode du spot télé, plus rien ne l'avait arrêté « il faut vivre avec son temps » répétait elle volontiers : on l'avait donc vu après 1968 dans les situations plus loufoques les unes que le autres: en short, sac au dos, ou faisant du vélo, incarnant à elle seule la célèbre ménagère de 50 ans.

On l'avait vu partout dans les émissions de télé, dans les magazines : les journalistes voulaient tous l'interroger pour entendre son sens de l'humour maintenant célèbre au delà des frontières de son pays natal, « Autodérision et affabulation sont les deux mamelles de la France » affirmait elle avec conviction.

« Quel est votre film préféré » ? Le bonheur est dans le pré » s'esclaffait elle à l'unisson de son interlocuteur peu habitué à des stars si accessibles et si peu apprêtées. Naturelles quoi !

« Quelle est votre secret de beauté et de longévité ? » « être végétarienne, euh, non végétalienne plutôt, avait elle répondu sans hésiter! Une vie saine en plein air et surtout de la constance : les gens aiment voir que je change peu : toujours la même coupe, toujours les mêmes boucles d'oreille, un peu voyantes certes mais si adorables quand je dodeline la tête ; pour tout dire je crois que mes liftings successifs ont été si discrets que personne n'a rien vu : les yeux légèrement plus ouverts et pétillants. Un peu de fard sur les joues, un masque à l’avocat sur ma bouille toute ronde le dimanche soir, une tisane aux feuilles de platanes tous les soirs avant de se coucher et le tour est joué. On ne dirait pas que j'ai 90 ans"

 

Une fois cependant une question indiscrète lui avait fait venir les larmes aux yeux

« Quel est mon plus grand regret ? : « ne pas être allée à l'école et ne savoir lire de façon correcte, ainsi souvent je ne comprends pas les blagues et le second degré. Mon imprésario a bien essayé de me donner un peu de culture générale mais j'étais trop sensible : la première fable de la Fontaine que j'ai réussi à déchiffrer a tourné à un torrent de larmes : Perrette et le pot au lait.

A peine arrivée au vers « Adieu veau, vache, cochon, couvée » que je m'imaginais à la place de Perrette, contemplant son lait renversé sur le chemin. J’avais les yeux humides puis dégoulinants, mon rimmel partait en lambeaux. Mon imprésario a voulu me consoler alors mais tout le monde s'est écroulé de rire à cette phrase que je n'ai toujours pas comprise « Arrête de pleurer comme une madeleine, Rosalie, ce n'est pas du Proust quand même ». Moi je n'ai rien compris à cette histoire de Prout !!! Moi qui fait si attention de ne pas me lâcher en public !!! Ah ce manque de culture générale comme cela m'a joué des tours quand même. »

« Quel est votre passe temps préféré ? Là, Rosalie n’hésitait pas une seconde et répondait «  je suis une abbatiale de la première heure ». Devant l’air étonné du journaliste, Rosalie complétait sa réponse « je suis fan du groupe Abba : une abbatiale quoi » : aucune culture ces journalistes, franchement !

 

Mais laissons lui un peu la parole à cette Rosalie : « A un moment, le journaliste m'a surpris et appris quelque chose : savez vous que vous avez 384 567 fans sur Facebook ? J'ai eu l'air un peu ridicule je ne savais pas ce que c'était ce site : Facedebouc? Face de bouc ? Est ce que j'ai une tête de face de bouc? Enfin il a cru que je faisais de l'humour et maintenant je sais ce que c'est Facebook , j'y vais tous les jours voir les témoignages de mes admirateurs, je regarde les messages dont je suis destinataire et j’essaie de répondre au mieux de mes capacités »



Zoé s'interrompt une nouvelle fois : il est temps d'aller se coucher, de clore cette biographie et dévoiler avec brio l'identité de cette star du cinéma, indémodable et éternellement jeune : il ne lui reste plus qu'à écrire la chute et signer de son nouveau pseudonyme qu'elle vient de trouver à l'instant.



« Rosalie baille alors à s'en décrocher la mâchoire, il faut qu'elle aille se coucher, demain elle est invitée chez son amie pour le déjeuner : la vache Milka !! Foie de génisse, Rosalie Vache Qui Rit se doit d'être en forme »

 

Zoé est contente de son travail de ce soir : elle a mis un point final à la première biographie non autorisée de la Vache qui Rit, moins connue sous son prénom de Rosalie ; elle s'est trouvé son genre littéraire de prédilection: la biographie d'animaux célèbres et elle s'est trouvé son Pseudonyme : Zoé Biozoographe, la biographe des Z'animaux. Rangeons le guignolet et Champagne!!

 

 

 

Les mots collectés chez Olivia

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Published by L'écho des Ecuries - dans Désirs d'histoires
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commentaires

Magic Alice 17/10/2011 09:38


Ah, la culture générale des bovins...vaste programme !
En tout cas, j'ai bien ri ! Merci et bon lundi :)


val 18/10/2011 06:28



bon mardi et à bientôt



Pierrot Bâton 17/10/2011 06:44


C' est une vache d' Histoire, ça ! Azalée, c' est pas le nom de la vache du Manège enchanté ? Et Clarabelle, alors !!!


VAL 18/10/2011 06:24



oui pour Azalée, Clarabelle ne m'a pas marquée et j'ai évité la noiraude : trop facile à trouver ensuite



Aymeline 16/10/2011 18:40


j'ai adoré ! il faudra que je dise à mon grand-père qu'il a le même âge que la vache qui rit :D


val 18/10/2011 06:22



Un petit jeune alors ;-) longue vie à lui


Bonne journée



mariessourire 15/10/2011 02:31


et bien, si je m'attendais à la Vache qui rit !!! non seulement je me couche moins bête, mais j'ai apprécié !!
merci pour ce bon moment de lecture

belle et douce nuit-journée
mille bisous
sourire


val 15/10/2011 08:47



Merci à wikipedia pour les dates :  le reste est purement fictif



covix 14/10/2011 16:34


Tout simplement génial...
Bonne journée
@mitié


val 15/10/2011 08:46



A toi aussi , bonne journée blogueur hybride



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