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4 août 2012 6 04 /08 /août /2012 00:30

 

machine-brouillons6Les liens vers les autres participants sont chez Asphodèle 

 

Je m’appelle Amandine, comme l’autre, l’unique en France, la seule avant la loi de 1983. Vous voyez sûrement de qui je veux parler, Amandine, le premier bébé éprouvette née en 1982 à l’hôpital Béclère à Clamart.

Moi, je suis née en 2082, cent ans après l’autre. J’ai quinze ans.

Si j’avais été anglaise, je me serais peut être appelée Louise. Elisabeth si j’avais été américaine, Durga si j’étais née en Inde, comme les prénoms des autres bébés éprouvettes des années 1970-80. Mais je suis née en France, mes parents m’ont donc appelé Amandine. En hommage.

Après la naissance d’Amandine (celle de 1982), des voix se sont élevées pour hurler au loup, à la manipulation génétique, à l’hérésie, j’en passe et des meilleures. En 1983, la loi a interdit en France toutes les fécondations in vitro.

Bizarrement, les autres pays n’ont pas tardé à faire la même chose.

Je dois ma vie à cette loi. Les fécondations in vitro ayant été interdites, que ce soit avec des mères porteuses ou avec les mères biologiques, il a bien fallu trouver des utérus non humains pour les couples en mal d’enfant. Le désir d’enfant est universel.

Je suis un prototype, le résultat de presque un siècle d’essais d’implantation d’embryons dans différents réceptacles : utérus d’éléphants, de vaches (il n’y a guère que les chats et les souris qui n’ont pas servi de cobayes … pour une raison de taille  évidente)

Ma mère biologique est une femme tout ce qu’il y a de plus courant, spécialiste en droit éthique, bonne épouse-bonne mère ; mon père est  également un digne représentant des humains, médecin- bon époux-bon père.

Ma mère (de gestation) est une poulinière, dans ces enceintes ultra protégées que l’on appelle maintenant les « usines à bébé », « celles-ci sont installées loin des agglomérations urbaines polluées et offrent un cadre idéal pour fonder votre famille » (dixit le prospectus) . Les juments sont les êtres les plus résistants en ce qui concerne l’implantation d’embryons. La gestation dure 11 mois et 11 jours. Si j’étais née « normalement » je ne serais restée que neuf mois dans le ventre de ma mère : cela n’a semble il pas affecté mes capacités intellectuelles.

Je me sens hybride, humaine d’apparence mais chevaline à l’intérieur. Je suis née de l’union d’une loi vieille d’un siècle avec des essais  dans des laboratoires.

Mes parents ne m’ont jamais caché l’origine de ma naissance, ils se sont bien occupés de moi, ils m’ont régulièrement emmené chez le psy dès que j’ai montré des signes évident de contestation : à trois ans, j’ai décidé de ne me coiffer qu’avec une queue de cheval (nuit et jour).

De temps en temps je vais voir ma mère porteuse à quatre pattes. Elle ne me reconnaît pas. Je lui apporte des friandises, carottes et pommes. Elle est régulièrement porteuse d’un nouvel humain. Je me demande si elle sent ce petit cœur qui bat dans son flanc et si elle se rend compte lors de l’opération qu’on lui retire une part d’elle-même. 

Depuis quinze ans, la vie a changé : les femmes ont le choix de porter leur enfant ou de recourir à ces juments. L’utopie de la liberté de procréation est accessible au plus grand nombre. Les femmes ne voient plus arriver la quarantaine avec effroi, leur horloge biologique ne leur rappelle plus l’urgence de trouver un géniteur. Au vingtième siècle, les femmes disaient : «un enfant,  si je veux et quand je veux », depuis peu il est devenu usuel d’entendre « un enfant, si je veux, quand je veux et où je veux ». Certaines femmes hésitent à se voir grossir, enfler, portant leur enfant comme un usufruit illégitime.

Les poulinières leur ont donné un don d’ubiquité : les femmes restent au boulot pendant leur grossesse, elles surveillent l’évolution de la gestation avec une caméra, elles restent utiles à la société,  pas de nausées, de congés pathologiques.

Les us et coutumes ont la vie dure mais je gage que dans 100 ans, il y aura autant de bébés « couvés » que des bébés  « utérins » comme on les appelle. Je me demande bien pourquoi cette distinction : les autres aussi grandissent dans un utérus.

Je suis un cobaye : on a mesuré toutes les semaines mon QI depuis ma naissance. Que dis je, bien avant ma naissance. Déjà in utéro, j’étais surveillée comme le lait qui bout sur le feu ! j’ai vu dans les magazines des photos de ma poulinière : on lui avait branché des électrodes, sortes d’ustensiles multicolores, sur le ventre pour suivre cette croissance du premier humain. Un fil bleu pour l’activité du cerveau, un rouge pour le système sanguin, un vert pour le système nerveux, et j’en oublie.

Vous vous demandez pourquoi j’écris ce début d’histoire : Eh bien,  j’ai l’impression d’usurper la vie d’un autre, j’ai à peine quinze ans et je me sens déjà usée par tant de surveillance. 

Aujourd’hui je commence ma crise d’adolescence. Ce matin, au p’tit déj, devant mon bol de flocons d’avoine,  j’ai lancé cet ultimatum à mes parents (les z’umains). « C’est décidé, demain je commence des études de vétérinaire ».

Dans les yeux de ma mère, j’ai vu que cet uppercut avait fait mouche, elle me voyait déjà médecin-obstréticien. 

 

 

Les mots collectés par Asphodèle

utopique – unique – us – ubiquité – ustensile – urgent – usufruit – universel – utile – usuel – usine – usurper – ultimatum – uppercut – utérus – urbain – usé – union – utopie – uchronie.

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Published by L'écho des Ecuries - dans Désirs d'histoires
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commentaires

Polo luxe basus 08/08/2012 15:42

Texte très original ! Bravo pour le style et l'humour. A quand un nouvel article du genre ?

Salut!

L'écho des Ecuries 09/08/2012 08:48



merci et bienvenue Polo luxe Basus


To lien mène vers un site de polo ;-) bizarre


J'aime bien le polo , celui avec les canassons;-)



Soene 07/08/2012 19:46

Bravo Valentyne, absolument génial ! Quelle belle histoire.
J'ai adoré, tu t'en doutes, c'est trop mignon.
Moi ça ne me fait pas peur une jument porteuse et on y viendra. Ils verront bien les sceptiques qui crient !
Bisous d'O.

L'écho des Ecuries 09/08/2012 08:40



Merci Soène :-)


Contente que tu n'es pas eu peur ;-)



ceriat 07/08/2012 11:04

Je serais intéressée par cette grossesse extra-utérine, peux-tu m'indiquer l'adresse d'un bon vétérinaire ? ;-) Ton idée est très originale et le ton est donné. :D J'adooore ! :D

L'écho des Ecuries 09/08/2012 08:39



Merci Ceriat : pour le moment Amandine fait ses études de Véto , dès qu'elle a son diplôme, je te file l'adresse ;-)



Violette dame mauve 07/08/2012 10:32

Excellent texte, j'aime cette façon de narrer une actualité.
Amicalement
Violette

L'écho des Ecuries 09/08/2012 08:38



Merci Violette :-)


un joli prénom et bientôt les V chez Asphodèle ;-)



Nunzi 06/08/2012 13:13

Non, pas trop : comme Sharon est fâchée avec la science-fiction, et que je dépends de sa bibli, je ne suis pas très familiarisée avec ce genre.

L'écho des Ecuries 09/08/2012 08:37



Et tu as lu "Kafka sur le rivage" il y a de très beaux passages sur les félins ;-) Bise Nunzi :-)


Ce n'est pas de la SF mais quand même bien fantastique ;-)



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