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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 06:07

Sur une idée de Chiffonnette

 

 

Elle ressemble tant à Catherine que j’en ai le souffle coupé - la structure du visage, la coupe de cheveux, les cuisses fines que j’ai toujours vues en imagination sous les jupes de Catherine… Vêtue d’un justaucorps rose à paillettes et d’un collant, chaussée de ballerines en satin, elle se tient devant une rangée de chevaux blancs ou noirs, et parle à un homme portant queue-de-pie et chapeau haut de forme. Sa main caresse le museau d’un cheval blanc, un superbe arabe aux crins argentés. Elle lève la main pour repousser une mèche de cheveux châtains, ajuster son diadème, puis se remet à lisser la longue frange du cheval, prenant dans son poing l’oreille de l’animal, qu’elle laisse ensuite glisser entre ses doigts.

Sara Gruen - De l’eau pour les éléphants

 

 

 

 

  JEUDI CITATION

 

 
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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 00:30

plumedesmotsunehistoire3

Les liens vers les autres participants sont chez  Olivia

 

 

Chaque semaine, le lundi au saut du lit, je regarde le sujet des Impromptus Littéraires.

Le mardi, je regarde chez Olivia et son blog « Désirs d’histoires » les mots qui tombent inexorablement.

Cette semaine est  un peu particulière puisque je déménage. C’est donc branle-bas de combat à la maison : cartons et compagnie …Un déménagement, deux textes, un boulot, deux enfants, un mari, 2H40 quotidiennes dans les transports…. Jamais je n’aurais le temps de tout faire, à moins de rajouter quelques heures à la journée.

Et pas moyen de laisser tomber ces jeux une semaine, je suis « addict ».

Aujourd’hui, j’étais donc décidée à expédier le déménagement pour pouvoir enfin me consacrer à l’écriture de mes deux textes. J’avais déjà  un titre «Octave, le chevalier mélanique ».

« Pour le sujet c’est pas compliqué » a dit Oncle Dan « on prend le mot le plus compliqué et on part de là ».

J’avais donc cherché la signification de mélanique dans mon dico (définition du Larousse : mélanique : qui contient de la mélanine) et j’étais prête à raconter l’histoire d’Octave et de son amour des mathématiques.

J’avais compté le nombre de cartons (123), le nombre de marches jusqu’au camion (25). A raison d’une minute par carton, c’était bon sur mon planning minuté.

Seulement, vers 13H55, je suis peu opérationnelle (au moment de la digestion) et à force de descendre les escaliers quatre à quatre,  j’ai un peu raté la marche.

 

Quand je me suis réveillée, une bosse sur le crâne, (pas la bosse des maths) il y a avait devant mes yeux non pas le SAMU mais deux adorable Zertes.

Pour ceux qui ne connaissent pas les zertes, j’ouvre une parenthèse en 1.1.

Pour ceux qui connaissent vous pouvez aller directement au paragraphe 1.2.

 

1 .1 Une zerte est un petit personnage créée par Claude Ponti : Une zerte a un corps de carton (mensuration 60 – 90 – 60 cm). Une zerte mesure 100 centimètres de haut, soit un peu plus que trois pommes quand même. Il (ou elle) a une tête rigolote avec trois cheveux sur le caillou, un gros nez, des mollets de coqs, des bras peu musclés. Pour ceux qui ne voient toujours pas ce qu’est une zerte allez voir cette une photo (www.femme-qui-monte-a-cheval-avec-les-deux-jambes-du-meme-côté.Com L’île des Zertes 5. 32 Euros)

sur-l-ile-des-zetes.jpg 

1.2 J’ai reconnu tout de suite les deux zertes qui me regardaient, inquiètes : il y avait Jules et Roméotte, avec ces boucles d’oreilles rouge et son ruban dans les cheveux.

 

Jules a parlé le premier : « Valentyne, tu ne vas jamais y arriver, on  va t’aider ».

Moi j’étais super contente, vous pensez bien. Je voyais déjà les zertes empaqueter les millions de bibelots chez moi dans leur corps de carton et emmener tout cela dans mon nouvel appartement, en sautillant sur leurs mollets de coqs.

Une zerte, c’est mieux qu’un déménageur. Je leur ai dit « d’accord vous pouvez commencer par transférer les bouquins, y’en a des tonnes »

Mais Roméotte m’a interrompu tout de suite et m’a dit : « Pas question, toi tu déménages et nous, on écrit ton texte avec Jules »

- Mais c’est que j’ai deux textes à écrire, aie je bafouillé : un pour les impromptus et un pour Désirs d’histoires avec Olivia.

- Pas de problème, m’ont il répondu. On s’occupe de tout. Ils ont couru, se sont installés dans le canapé (avec un peu de mal à s’installer car cela a les fesses carrées, une Zerte) et ils ont commencé à écrire. Je leur avais donné la liste de mots à utiliser, la consigne des impromptus « Ecriture Mathématique »

- N’oubliez pas que j’ai déjà le titre «Octave, le chevalier mélanique», leur ai-je dit et je suis retournée à mes cartons.

Dans l’escalier, je les entendais à chaque passage.

Jules disait : « Il faut que le texte parle de chevaux. Elle est folle de chevaux, la Valentyne »

- Oui, disait Roméotte mais il faudrait quand même un peu élever le niveau littéraire de ses textes et si on mettait une citation de Shakespeare ?

- Oui oui, très bonne idée : mettons : « Mon royaume pour un cheval ». Surtout que Valentyne n’a pas vraiment besoin d’un destrier, même un bourricot ferait l’affaire.

 

Plus tard j’ai entendu : « mais c’est quoi ce mot, je ne l’ai pas dans mon dico. Mélanique : j’ai bien mélange et mélasse mais pas mélanique : elle a du se tromper prenons mélancolique. «Octave, le chevalier mélancolique», ça en jette. »

 

Là j’ai fait une pause,   Mousse au chocolat (145 calories) et j’ai continué à descendre mes cartons, en jetant de temps en temps un coup d’oeil sur le binôme de Zertes en plein travail.

 

Au retour de mon énième voyage, j’ai vu Jules et Roméotte à quatre pattes dans le salon en train d’utiliser ma balance, Ils avaient aussi vidé tous les paquets des gâteaux apéritifs, même mes préférés, ceux en forme de triangle.

 

-          C’est quoi ce cirque ? leur aie je demandé, mi-figue mi-raisin.

-          Nous pesons les mots avec ta balance , m’a répondu Jules imperturbable.

 

Moi : ça je vois, mais pourquoi les gâteaux apéritifs ?

 

- Ah ça ? Tu n’avais pas de cacahouètes alors on a fait avec les moyens du bord !

 

- OK, expliquez moi, les Zertes, tous les mots n’ont pas le même poids ?

 

Roméotte :  Pas du tout, on croit toujours qu’un phrase réussie est une phrase musicale, c’est totalement faux il faut qu’une phrase soit Mathématique !

 

-          Mathématique ? aie je bafouillé

 

-          Oui : un tiers de noms, un tiers de verbes, un tiers d’adverbes et d’adjectifs, un tiers de ponctuation !  

 

-          Mais cela fait quatre tiers, leur aie je fait justement remarquer

 

-          Oui mais le tiers de ponctuation est plus léger, m’a dit Jules

 

Là il m’ont dit de retourner à mes cartons et j’ai obtempéré devant leur assurance et leur professionnalisme. Au passage j’ai fait une deuxième pause (Whisky - 20 ans d’âge)

 

Plus tard, je suis remontée et plus de zertes, juste des emballages vides d’apéritifs, un pot de mousse au chocolat à moitié vide (ou à moitié plein), une bouteille (totalement vide)

Heureusement que parmi les papiers épars j’ai trouvé leur texte et je l’ai envoyé illico presto aux Impromptus.

 

Octave le chevalier mélancolique

« Octave, l’expert en calcul sentimental est formel : l’amour dure trois ans, après c’est mort. L’espérance de vie de votre amour après ces 1095 jours (ou 1096 en cas d’année bissextile) est largement surestimée mais peut être inversement proportionnelle à l’incrustation d’étoiles dans les yeux des enfants.

Cependant l’amour n’est pas une maladie, n’en déplaise au chanteur, et peut connaître un retour de flamme, si vous procédez à un déménagement total de vos habitudes.

Il faut jouer d’un brin de folie, entreprendre chaque année des travaux de grande envergure. Dans l’orchestre des sentiments, le premier violon peut vous faire voir 36 chandelles.

Il faudra également vous tenir éloigné des mensonges, ces faux frères de l’amour.

La probabilité de survie d’un amour à un mensonge est du domaine du plausible, sous-ensemble de l’improbable.

La solution à tous ces problèmes insolubles dans le marc de café est un voyage sur la presqu’île des Zertes. En allant sur cette île, vos compteurs seront remis à zéro et vous repartirez avec votre âme d’enfant sous l’acclamation de vos trois trilliards de neurones

Sur ce, nous vous laissons à vos méditations, c’est pas tout ça mais nous sommes invités à manger un mille-feuille chez le rat Ramoli. »

 

Jules et Roméotte

 

Les mots imposés Chez Olivia

Mort – jouer – presqu’île – brin  - frère – méditation – mélanique – travaux (ou normal) – expert – orchestre – éloigné – acclamation – plausible – espérance – maladie – retour – déménagement – incrustation

 

 

 

 

 



 

(1) http://www.amazon.fr/Sur-l%C3%AEle-Zertes-Claude-Ponti/dp/2211070515

(2) http://www.oliviabillington.com/

 

 

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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 06:07

Sur une idée de Chiffonnette

 

 

Le train s’est arrêté au bord d’un pré immense. Tout au fond, s’élèvent quelques bâtiments en brique, éclairés par un jour grisâtre. Des centaines de types crasseux, pas rasés, se répandent hors du train et l’entourent telles des fourmis sur des bonbons, pestant, s’étirant, allumant des cigarettes. Des rampes et autres plans inclinés sont flanqués par terre, des dispositifs d’attelages de six à huit chevaux ont fait leur apparition, étalés au sol. Des chevaux sortent à la queue leu leu – de lourds percherons à la queue écourtée, qui descendent pesamment, s’ébrouent, renâclent, déjà harnachés. De part et d’autre, des hommes tiennent les portes près des côtés des rampes, pour empêcher les bêtes de s’approcher trop du vide.

Sara Gruen De l’eau pour les éléphants

 

 

 

 

  JEUDI CITATION

 

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 12:27

Pieds.jpg

 

 

 

Ce matin, je suis arrivée un peu en retard à mon audition. Quelques soucis dans le métro… Mais ceci est une autre histoire.

Ils étaient installés, tout en rang, sur des chaises que l’on devinaient inconfortables, et là je me suis dit que j’avais mal lu l’annonce. J’ai donc relu l’annonce, l’adresse ; ouf je ne m’étais pas trompée d’endroit. Ils étaient tout de noir vêtu : de pied en cap, pantalons noirs, chaussures noires, chaussettes noires. Majoritairement des hommes bien sûr, le titre du film était dans équivoque. Il y avait quand même quelques femmes : chevilles fines en bottines noires, escarpins vernis et bas résille…

Je me suis installée discrètement dans un coin, je suis un peu timide.

Dans l’annonce il y avait marqué : « tenue professionnelle », j’avais mis ma jolie robe verte. Du coup, dans tout ce noir, je détonnais, mais, étant de petite taille, personne ne m’avait aperçue, hormis la femme qui m’avait tendu mon ticket avec mon numéro de passage.

Silencieusement, je récitais mon texte pour calmer le trac : « Sûr que tout le monde en veut. Tout le monde veut un lopin de terre, pas beaucoup. Quelque chose qui est à vous, simplement. Quelque chose où on peut vivre et d’où personne n’peut vous faire partir. »

Je les regarde et je me demande qui va décrocher le rôle de Georges. Il faut être petit mais l’œil vif et intelligent pour faire George.

C’est le rôle de ma vie. Un drame pour moi puisque je vais mourir dans le film mais quand même quel film et quel livre. Je l’ai lu adolescente et je le relis volontiers à l’occasion.

J’entends Lenny dire : « Elles étaient si petites, J’les caressais, et puis, et puis bientôt elles me mordaient les doigts , alors je leur pressais un peu la tête, et puis elles étaient mortes … Parce qu’elles étaient si petites »

Aucune des femmes qui est ici n’a le profil pour le rôle féminin principal. Pas assez maquillée et puis tout ce noir. D’accord y’avait écrit « tenue professionnelle » mais là on a l’impression d’une bande de croque morts. Je me rappelle très bien la description du personnage féminin principal dans le livre de John: ‘Elle avait de grosses lèvres enduites de rouge, et des yeux très écartés, fortement maquillés. Ses ongles étaient rouges. Ses cheveux pendaient en grappes bouclées, comme des petites saucisses. Elle portait une robe de maison en coton, et des mules rouges, ornées de petits bouquets de plumes d’autruche rouges. »

Moi j’adore les saucisses, c’est peut être pour cela que j’ai adoré ce petit livre d’une centaine de pages.

Cependant au fur et à mesure que les personnes partaient passer leur audition, appelées par la scripte, j’ai eu la puce à l’oreille. Une phrase de Steinbeck m’est revenue à l’esprit : « Crooks possédait plusieurs paires de souliers, une paire de bottes en caoutchouc, un gros réveil matin et un fusil à un coup. Il avait des livres également…. » : Les chaussures des prétendants au rôle ne correspondaient pas du tout, trop noires, trop bien cirées.

Je suis donc retournée voir la jeune femme de l’entrée pour lui poser la question :

- Dites moi c’est l’audition pour quel film ?

- Ici, c’est l’audition du film « Men in Black 4 ».

- Ah ai-je murmuré : ce n’est pas « des souris et des hommes » ?

Elle a sourit et m’a dit : « non c’est en face ».

Alors j’ai pris mes jambes de souris verte à mon cou  et j’ai traversé le couloir.

 

 

Les phrase en italique sont des extraits du livre « Des souris et des hommes » de John Steinbeck

 

 

C'était ma participation de la semaine pour les impromptus littéraires

 

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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 00:30

plumedesmotsunehistoire3

Les liens vers les autres participants sont chez  Olivia

 

Luigi et les summerriens

 

 

La semaine dernière, j’habitais dans la banlieue troglodyte de Kago, depuis tout a changé.

 

J’ai quinze ans, mais j’en parais trois de plus. D’ailleurs mes faux papiers le prouvent. Ou plutôt les papiers que j’ai volé sur un cadavre. Il s’appelait Luigi !  Depuis je m’efforce d’oublier mon vrai nom : je suis devenu Luigi, je respire comme Luigi, je me retourne quand j’entend ce nom dans la rue. Heureusement que je n’ai pas les traits asiatiques de ma mère, sinon les papiers de Luigi ne me seraient d’aucun secours. Non, de ma mère, j’ai les cheveux noirs et raides, un point c’est tout. Pour le reste je suis le portrait craché de mon père, des yeux ronds, noirs, un menton volontaire, la peau légèrement basanée : Luigi me va comme un gant. Il faut dire qu’avant je m’appelais Mattéo, et aussi Hugo, et Andréa, j’ai perdu le compte.

 

Avant. Avant : il y a un siècle. Enfin non il y a juste 6 ans.

 

Mais, je commence ma courte histoire par la fin et je sens que je vous égare. Je vais essayer de tout noter dans ce petit carnet dans l’ordre (pour me souvenir et aussi  pour qu’on se souvienne de moi)

Voici le début de mon aventure, telle que je me la rappelle, car c’était il y a six ans maintenant et j’étais trop petit pour bien comprendre ces histoires d’adultes.

Quand les  summerriens ont remporté les élections, mes parents n’ont pas compris tout de suite ce qui allait arriver : ils se voulaient rassurants (les summériens en démagogues avertis et mes parents en toute bonne foi). Même les souvenirs de mes parents s’estompent. Déjà plusieurs années que je ne les aie pas vus ! Je me rappelle bien leurs toutes premières paroles après les élections et les manchettes dans les journaux « La surpopulation est telle, que la terre ne peut plus nourrir tous ses habitants, on ne peut plus rester comme des grenouilles dans l’eau froide alors que celle ci commence à chauffer, nous allons mourir de faim, mieux vaut réagir. Les summériens ont un  projet : votons pour eux ! Tout est mieux plutôt que l’immobilisme et le nombrilisme.»

 

«  Les summerriens, avec deux M, se sont baptisés ainsi en hommage aux sumériens, un civilisation née dans le sud de l’Irak, une civilisation qui a constitué la première civilisation réellement centrée autour des villes. » dixit les dernières paroles de mon père.

Summer, été en anglais. Leurs slogans étaient clairs : convoquer l’été à perpétuité, plus jamais d’hiver. Ainsi pas d’hiver, pas de mauvaises récoltes, plus de faim dans le monde, une manne permanente de nourriture délicieuse. « Simpliste mais efficace » disaient mes parents avant qu’ils ne disparaissent en me laissant ma sœur et moi.

 

Lundi, une nouvelle est arrivée dans la bande, elle est mineure comme nous tous et sa chevelure rousse ne lui permettra jamais de trouver des faux papiers : trop reconnaissable.

Tout a basculé le lendemain,  mardi dernier donc, même si j’ai l’impression qu’une année s’est écoulée depuis. La journée avait  été correcte. Avec la bande, nous avions réussi à attraper deux lapins, un serpent à sonnette et avec les pommes de terres déterrées par Les Petits, c’était presque bombance. 

 

Un peu après ses élections,  nous avons compris la stratégie des summerriens. Pas de miracle : pour avoir l’été toute l’année avec alternance de journées chaudes et nuits pluvieuses, mais pas trop; ceux-ci avaient joué aux apprentis sorciers ou pactisé avec le diable, au choix.

 

Le Grand Cumulus, leur gourou que nul n’a jamais vu, faisait la pluie et le beau temps, il préservait les récoltes, il nourrissait la planète mais à quel prix. Ses exigences étaient que les jeunes de dix ans à dix huit ans, garçons et filles sans distinction,  lui soient amenés à la forteresse de La Montagne.

 

Elle s’appelle Morgane, la rouquine, elle n’a pas dit un mot depuis qu’elle est arrivée. Elle a juste souri à ma sœur, d’un air las. Enfin Morgane….C’est ce qui est écrit sur son pendentif en forme de plume…. je me demande quel est son vrai prénom.

 

Mes parents avaient refusé notre départ la veille des dix ans de ma sœur ; ils étaient allés plaider notre cause auprès du Grand Cumulus et n’étaient pas revenus. Ne les voyant pas le soir tombé, ma sœur, mon aînée d’un an avait suivi les directives de nos parents et  fait notre baluchon. Nous nous étions réfugiés chez notre tante, dans la banlieue de Troglotopia. Des maisonnettes creusées dans la falaise : une pièce à vivre, quelques couchettes superposées, de rares meubles sculptés dans la roche. Des appartements, creusés avec les moyens du bord par les exclus, à l’orée de la grande ville, de ses gratte-ciels, de ses boulevards tirés au cordeau.

 

Les deux premières années s’écoulèrent sans problème. Notre petite taille nous avantageait : personne ne pouvait voir que nous avions dix ans révolus, tous les deux.

Les quatre années suivantes furent éprouvantes : nous ne pouvions pas sortir, comme tous les enfants paraissant entre dix et dix huit ans. Se faire prendre par une patrouille de summerriens et c’était la Forteresse de la Montagne assurée. Ma tante nous cacha, nous et plein d’autres orphelins - tiens j’ai écrit orphelins alors que je ne sais même pas si mes parents sont morts - jusqu’au mois dernier, où elle ne rentra pas, un soir, elle non plus.

 

Jusqu’à lundi, nous étions une quinzaine dans notre bande d’enfants des rues : les Grands (les quinze – dix huit ans) qui ont tous des faux papiers et qui gèrent le quotidien des autres. Les Grands ont l’air assez  âgés et peuvent sortir de Troglotopia chercher dans les grands boulevards ce que nous ne trouvons pas ici : quelques couvertures, des tentes pour servir d’auvent devant l’entrée de nos cagibis, des ustensiles divers, des vêtements,  du papier, des crayons, des livres jaunissant ….

Les Moyens, les plus vulnérables, restent dans les grottes, s’ennuient, cherchent des occupations diverses en attendant de grandir. Pas moyen pour eux de dire qu’ils ont dix huit ans, et pas moyen de dire non plus qu’ils ont moins de dix ans.

Les Petits, eux, ne se rendent pas compte de ce qui se passe : hier encore ils étaient avec leurs parents, choyés, bien nourris. Et aujourd’hui ils sont là, désorientés comme des poussins. A leur arrivée, ma sœur les prend sous son aile et leur explique que leurs parents ont fait le bon choix. Ils sont mieux ici que dans la forteresse : l’abandon de leur parents est un acte d’amour. Dur de les convaincre !

Ma sœur les écoute, panse leurs cloques et bobos, sert de confidente, les cajolent.

Dans les yeux de Morgane, il y a comme des lacs de montagne, parfois verts, parfois bleus selon l’éclat du soleil. Je plonge dedans, et ressort comme grisé de nature. Tout est arrivé à cause de Morgane, ou grâce à elle.

 

La journée ça va ! Il faut faire attention mais les autres bandes de la cité veillent à tour de rôle. Nous sommes prévenus aussitôt en cas de descente des summerriens, que nous appelons  Lézards et Salamandres entre nous,

Nous avons le temps de cacher Les Moyens dans les tunnels invisibles, les Petits jouent devant la milice en faisant diversion, Les Grands montrent leurs papiers attestant de leur âge.

 

Le plus dur, c’est la nuit.

La milice peut débarquer sans que les sentinelles ne les sentent venir et là pas le temps de se cacher. Les Moyens sont alors capturés, emmenés dans des charrettes, vers la forteresse que l’on aperçoit au loin, après les immeubles de dix étages.

 

Morgane est petite : à dix sept ans, on lui en donne à peine quatorze. Je la regarde dormir, paisible, et je ne regrette rien.

 

La rumeur dit que les enfants capturés servent de repas à Cumulus, une autre rumeur dit qu’ils sont employés comme esclaves dans les champs, d’autres qu’ils sont reliés à d’immenses machines avec des électrodes sur la tête et que c’est l’énergie de leurs neurones qui alimentent la machine à faire la pluie et le beau temps. Bref nul ne sait !

 

Mardi, après le repas, nous sommes allés nous coucher, chacun dans nos abris de fortune. Je ne fais pas partie de l’équipe de surveillance cette nuit (une nuit sur deux je surveille l’entré 23 de Troglo comme on dit entre nous)

Malgré la fatigue de la veille, j’ai discuté un moment avec ma sœur, elle a un sourire énigmatique, presque goguenard, ma Lisa.  Morgane commence à reprendre des couleurs et a l’air un peu moins lasse.

Au milieu de la nuit, le cri strident de la Hulotte, sentinelle 25,  m’a réveillé en sursaut.
Malgré ma rapidité et mon entraînement, j’ai à peine eu le temps de cacher les trois Moyens qui sont à ma charge en cas d’alerte. Tout ensommeillés mais dociles et habitués, ils se cachent dans la grotte. Je regarde rapidement l’entrée du tunnel : tout est parfait ; la lourde porte est cachée derrière une façade en pierre, les trous d’aération sont invisibles.

 

J’ai pris mes faux papiers, les troisièmes de ma longue vie de six ans dans la clandestinité. Ma sœur se tient fièrement devant la milice qui examine ses papiers. Ceux ci ont fait leurs preuves lors de fréquents contrôles et je ne suis pas inquiet.

 

La milice : les soldats vont toujours par quatre. Leurs têtes sont cachées par un masque. Seuls leurs yeux redoutables, durs et sans pitié, sont visibles. Un chef caparaçonné en orange et trois soldats revêtus d’une armure verte, tous identiques. Ce vert leur donne l’air de lézards, la rapidité en moins car leur démarche reste saccadée, entravée par cet uniforme que l’on sent lourd. Les gestes sont lents, précis, la voix qui sort de leur heaume est synthétique, comme désincarnée, Y a-t-il un micro qui transforme cette voix ? Après leur service dans la milice, ces soldats enlèvent ils ce déguisement inquiétant et redeviennent ils nos voisins dans la cité ? « Il n’y a pas de sot métier » disait mon père ! ou alors sont ils logés quelque part dans le Forteresse de la Montagne ? habitent-ils dans la ville de verre et d’acier qui précède la forteresse ? Nul ne le sait !

 

La voix de Masque Orange retentit et énonce les noms sur les papiers : Lisa Moretti, Isaac Klein, Pierre Dormeville, Kevin Hopper, Mattéo Moretti … Je m’avance, tends, mes papiers… Les Lézards nous comptent : Les Grands et les Petits tout ensommeillés. Et soudain ….. !

Soudain, la chevelure de Morgane, allongée sur une natte à même le sol, attire le regard du chef salamandre, Elle est recroquevillée, allongée dans un recoin  et fait semblant de dormir ! Mais pourquoi ne s’est elle pas cachée ?  Elle a pourtant entendu les consignes, je lui aie montré moi-même où elle devait se cacher en cas de descente, hier.

« Vos papiers » claque la voix synthétique à travers le masque.
Morgane se lève en tremblant, encore plus pâle qu’à son arrivée.

 

« Pas de papiers, on l’emmène celle là : elle a l’âge requis ».

Lisa esquisse un geste, puis se retient, fataliste. Morgane va être emmenée ! Faut il s’interposer et risquer la vie des six autres enfants cachés dans les placards invisibles ?

Je la comprends et je l’admire ma sœur, toujours souriante, jamais versatile malgré les difficultés. Elle nous protège tous, elle est comme le phare qui nous rallie tous et nous montre le chemin. Elle a raison de ne pas intervenir, mais je ne peux pas faire pareil. Morgane, sans dire un mot, a changé ma vie. Morgane, la muette et ses yeux qui lui mangent le visage, Morgane et sa tignasse de feu. Je ne sais rien d’elle ni de ce qu’elle a vécu, mais la voir emmenée par les lézards me parait impossible.

 

Alors, au moment où Morgane s’avance vers les quatre soldats, résignée à son sort, presque soulagée que sa fuite éperdue prenne fin, je bondis et bouscule Masque Orange. Mon but – à cet instant précis - est de créer une diversion, de prendre Morgane par la main, et de fuir, comme un lapin, tentative suicidaire mais irrépressible. Masque Orange est surpris. Aucun des enfants qu’il arrête quotidiennement ne s’est rebellé à ce jour. Il recule de trois pas, heurte le tabouret bas dont nous nous servons pour les repas. Ses bras font comme de moulinets pour se rattraper, On dirait un ralenti comme dans les films que je voyais quand j’étais petit, chez mes parents…..Et sa tête heurte le mur de la falaise dans un grand craquement.

Interdits, les trois autres lézards regardent Masque Orange, allongé de tout son long, le cou dans une position improbable, sorte d’équerre avec son corps. Ses yeux grands ouverts n’expriment que surprise et étonnement. Le masque dans le choc a volé à l’extrémité de la minuscule pièce creusée dans la roche. Je découvre ébahi, un jeune homme, qui pourrait être mon frère. Je suis devenu expert dans les âges : il n’a pas plus de 18 ans, c’est sûr à voir son menton imberbe, ses lèvres roses, et son front exempt de rides.  Les trois autres soldats le regardent aussi étonnés que moi. Si cela se trouve, ils n’avaient jamais vu leur chef sans son masque. L‘armure et la voix synthétique le rendait sans âge. Sans son masque, ce cadavre juvénile parait irréel, une illusion.

 

Je me dis cela maintenant devant mon carnet mais sur le moment, je réfléchis à peine une seconde et poursuit mon plan initial. J’attrape Morgane par la main, elle reprend vite ses esprits et nous voilà, cavalant d’abord dans les dédales des rues de la cité troglodyte puis dans la campagne, guettant le bruit d’une éventuelle poursuite. Plus loin, hors d’haleine, nous nous arrêtons pour reprendre notre souffle : Je ne réfléchis pas, ma respiration irrégulière me l’interdit. A ce moment, je vois que Morgane a dérobé au soldat mort son sac orange. Nous l’ouvrons : quelques barres énergétiques, une boisson, une écharpe, une tablette de chocolat, de la menue monnaie, des papiers retiennent notre regard. Sans un mot, nous lisons : Luigi Garibadi, tel était le nom du jeune homme de 16 ans que j’ai tué en m’enfuyant. LUIGI, Luigi, LUIGI , ce prénom hurle dans ma tête.

Morgane pose la main sur mon bras en geste de réconfort et me montre la cité au loin, au pied de la Forteresse de la Montagne. Nous nous comprenons sans rien dire. Pourchassés par la milice pour attraper les meurtriers d’un de leurs chefs, autant aller nous fondre dans la grande ville où on ne cherchera pas deux fugitifs. Morgane cache sa flamboyante chevelure dans l’écharpe du soldat. Métamorphosée, elle parait soudain moins fragile et plus âgée : elle prend les choses en main et je me laisse faire, abasourdi par ce que je viens de commettre. Je ne comprends pas encore que je viens de devenir fugitif pour la vie, que je ne reverrais peut être jamais ma sœur, Les Grands, Les Moyens et Les Petits qui formaient ma famille depuis six ans. Mes pensées s’entrechoquent, Luigi, Lisa, Kevin, les lézards, Luigi, Mattéo, la salamandre et ses yeux grands ouverts.

Ensemble main dans la main, nous nous dirigeons vers les hautes tours de Kago, laissant Troglotopia derrière nous. Là je comprends, dans ma fuite, que je ne suis plus Mattéo Moretti mais Luigi Garibadi ! Luigi et Morgane, Morgane et Luigi….

 

J’habite désormais les grands boulevards de marbre et d’acier au pied de la montagne. Ceux qui me tueront ce soir ou demain, ne sauront jamais comme mon histoire fut belle ; dans la ville d’en bas, quand la nuit tombe, il m’arrive de rêver d’un monde sans guerre, un monde où les enfants des rues pourraient dormir jusqu’au matin.

 

 

 

Les mots collectés par Olivia

Versatile – fugitif - hétaïre - uniforme - vêtement - cloque - jaunissant – démagogue – manne – plume – goguenard – tablette - illusion - forteresse – confident -  griser – occupation -  orée - sonnette – manchette

 

Je ne suis pas parvenue à placer Hétaïre

 

 

 

Il s’agit de ma participation au concours de nouvelles « Plus dure sera la chute » dans laquelle j'ai "glissé" les mots collectés par Olivia

 

La consigne était la suivante :

"Chacun devait imaginer et construire une trame narrative aboutissant à la même chute que celle de la nouvelle inédite écrite par Hubert Haddad spécialement pour le concours de nouvelles du CRL. Cette dernière est la suivante : « J’habite désormais les grands boulevards de marbre et d’acier au pied de la montagne. Ceux qui me tueront ce soir ou demain, ne sauront jamais comme mon histoire fut belle ; dans la ville d’en bas, quand la nuit tombe, il m’arrive de rêver d’un monde sans guerre, un monde où les enfants des rues pourraient dormir jusqu’au matin. » C’est Hubert Haddad (dont les recueils de nouvelles sont parus chez Zulma) qui présidait cette année le jury du concours."

 

Vous pouvez lire les lauréats ici ainsi que la nouvelle d’Hubert Haddad.

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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 20:26

 

logo-challenge-imaginaireL’histoire : Hissune, un garçon de 14 ans, travaille dans le labyrinthe, aux archives de Majipoor. Lord Valentin lui a trouvé ce travail au registre des âmes en remerciement de son aide lors de son périple pour reconquérir son trône (cf. le château de Lord Valentin)

Hissune use de subterfuges pour avoir accès aux capsules d’enregistrements de souvenirs d’habitants de Majipoor. Hissune se glisse ainsi « dans la peau » d’une dizaine de personnes successivement et nous raconte l’enseignement qu’il en retire. Il ne s’agit donc pas ici d’un roman mais de nouvelles qui permettent d’approfondir l’analyse des personnages déjà vus dans le Château de Lord Valentin.  Entre deux nouvelles, Hissune fait part au lecteur des enseignements qu’il en retire. Le livre couvre 3 ans de la vie d’Hissune mais plus de 6000 ans de Majipoor. J’ai beaucoup aimé les réflexions d’Hissune et de le voir « murir » entre chaque nouvelle.

 

 

1) Thesmes et le Ghayrog (6000 ans avant Hissune)

Thesmes,  une jeune femme, rencontre Vismaan le Ghayrog, mi-reptile, mi-mammifère. Celui-ci est blessé et elle le sauve. Amour, attirance, incommunicabilité entre les races sont les thèmes de cette très belle nouvelle.

 

2) Le grand incendie

Eremoil, un colonel, raconte un épisode de la guerre menée contre les métamorphes. Hissune y apprend que Lord Stiamot, considéré, après sa mort, comme un lord important pour Majipoor, était en fait un homme usé, vieilli, pressé d’en finir. Il y apprend aussi que quelqu’un peut préférer mourir sur son lieu de naissance plutôt que de vivre en exil.

 

3        ) La cinquième année :

Embarqué avec son équipage pour une traversée estimée à 12 ans, cette histoire met en scène le capitaine, Sinnabor Lavon. Confronté d’abord à l’ennui d’une traversée qui n’en finit pas, puis aux éléments, il  est confronté à un dur choix : tuer un homme ou laisser une mutinerie se propager sur son bateau.

 

4        ) Cette nouvelle dont je n’ai pas noté le titre se déroule dans le labyrinthe du pontife Arioc. Celui-ci, dépassé par la tache qui lui incombe, semble devenir fou. Un épisode intéressant où on découvre que le plus fou n’est pas celui que l’on croit et qu’il ne faut pas se fier aux apparences

 

 

5        ) Le désert des rêves volés : l’action se passe sur Suvrael, le continent le plus au sud de Majipoor. Un jeune homme, fonctionnaire au château entreprend un pèlerinage pour expier une faute qu’il a commise par négligence. Une nouvelle forte sur la culpabilité et la façon d’y faire face.

 

6        ) Le peintre d’âme et la changemorphe : Un humain tombe amoureux d’une métamorphe. Nismile, le peintre, rencontre Sarine la métamorphe. On chemine avec lui à travers ses pensées et ses doutes.

 

7        ) Crime et châtiment : le chemin spirituel  de Haligone qui tue un commerçant lui ayant vendu de la marchandise non conforme, culpabilité et rédemption.

 

8        ) Interprète des rêves : Cet épisode présente Tisana, que l’on avait rencontrée dans le château de Lord Valentin. Il raconte comment Tisana surmonte l’épreuve pour devenir interprète des rêves après sept années d’études.

 

9        ) Une voleuse à Nimaye

Une jeune commerçante se fait escroquer mais réussit à rebondir : une histoire optimiste ou Hissune apprend qu’un grand malheur peut être l’occasion d’un nouveau départ.

 

10    ) Voriax et Valentin :  Hissune, en s’enhardissant, vit un épisode de la vie de  l’actuel lors Valentin (qui dans la nouvelle a 17 ans)

 

Epilogue : Lord Valentin rend visite à Hissune, et l’emmène loin du labyrinthe vers de nouvelles aventures

 

 

Un extrait de le première « nouvelle » : Thesmes et le Ghayrog

 

Une Ghayrog presque aussi grande que Viesmaan sortit de la chaumière, avec la même armure nacrée et luisante d’écailles et les mêmes cheveux flexueux qui se tordaient lentement ; il y avait entre eux une seule différence extérieure, mais elle était véritablement étrange, car la poitrine de la Ghayrog était festonnée de seins tubulaires et pendants, au moins une douzaine, terminés par un mamelon vert foncé. Thesme frissonna. Viesmaan avait dit que les Ghayrogs étaient des mammifères et l’évidence sautait aux yeux, mais l’aspect reptilien de la femelle était encore renforcé par ces extraordinaires tétons qui lui donnaient un air non pas de mammifère mais bizarrement hybride et incompréhensible. Le regard de Thesme se portait de l’une à l’autre de ces créatures avec une gêne profonde.

 

 

Et un extrait  de la huitième nouvelle : Interprète des rêves.

 

Un jour, il y avait sept ans de cela, elle avait reçu un message de la Dame qui lui disait d’abandonner sa ferme et de se diriger vers l’interprétation des rêves et, sans barguigner, elle avait obéi, avait emprunté de l’argent et avait entrepris le long pèlerinage de l’Ile du Sommeil pour y recevoir l’enseignement préparatoire, puis ayant obtenu l’autorisation de s’inscrire au chapitre de Velaliser, elle avait retraversé la mer infinie jusqu’à ce désert écarté et désolé où elle avait passé les quatre dernières années de sa vie. Sans un doute, sans une hésitation.
Mais il y avait tellement à apprendre ! Les innombrables détails des relations de l’interprète avec ses clients, les usages de la profession, les responsabilités, les embûches. La méthode pour préparer le vin et pour opérer la fusion des esprits. Les différentes manières de formuler les interprétations en termes utilement ambigus. Et les rêves en eux mêmes ! Leur type, leur portée, leur signification cachée ! Les sept rêves illusoires et les neufs rêves instructifs, les rêves de convocation et les rêves de congédiement, les trois rêves de transcendance, les rêves d’ajournement du plaisir et les rêves de conscience amoindrie, les onze rêves de tourments et les cinq rêves de félicité, les rêves de voyage interrompu et les rêves de contention, les rêves de bonne illusion et les rêves des illusions pernicieuses, les rêves de l’ambition mal fondée, les treize rêves de grâce – Tisana avait tout appris à les connaître, avait intégré toute la liste dans son système nerveux au même titre que la table de multiplication et l’alphabet, avait connu chacun des  ces nombreux types tout au long de plusieurs mois de sommeil programmé, et elle était en vérité devenue experte, elle était une initiée, elle avait acquis tout ce que ces jeunes filles pas encore formées s’efforçaient d’apprendre, et malgré tout, l’Epreuve du lendemain risquait de tout détruire, ce qu’aucune d’elles ne pouvaient comprendre.

 

 

 

 C'était ma quatrième participation au challenge d'AYMELYNE 

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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 06:07

Sur une idée de Chiffonnette

 

 

Les questions les plus stupides étaient encore celles de Lubie, la jument blanche. Elle commença par demander à Boule de Neige :

 

« Après le soulèvement, est-ce qu’il y aura toujours du sucre ?

 

– Non, lui répondit Boule de Neige, d’un ton sans réplique. Dans cette ferme, nous n’avons pas les moyens de fabriquer du sucre. De toute façon, le sucre est du superflu. Tu auras tout le foin et toute l’avoine que tu voudras.

 

– Et est-ce que j’aurai la permission de porter des rubans dans ma crinière ?

 

– Camarade, repartit Boule de Neige, ces rubans qui te tiennent tant à cœur sont l’emblème de ton esclavage. Tu ne peux pas te mettre en tête que la liberté a plus de prix que ces colifichets ? »

 

Lubie acquiesça sans paraître bien convaincue.

 

 

La ferme des animaux Georges Orwell

 

 

  JEUDI CITATION

 

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 11:57

Le docteur entendit soudain toquer à la porte : un bruit minuscule mais insistant. Il se leva, ouvrit la porte, personne.

Il se rassit, caressant sa barbe bien taillée, rajusta ses lunettes, perplexe, et regarda son agenda. Son patient suivant avait un drôle de nom. Mais bon, personne ne  choisit son nom.

A nouveau le bruit se fit entendre et ce bon docteur rouvrit la porte :

Et là, il le vit, minuscule. Par terre un stylo  criait : « aidez moi cher Docteur Freud, je suis là, c’est moi, j’ai rendez vous »

Habitué à de drôles d’énergumènes, le docteur se pencha et installa le pauvre stylo sur le divan. Il devait se pencher pour mieux l’entendre.

-         Qu’est ce qui vous amène  cher Mr Bique, vous permettez que je vous appelle Bique ?

-         Oui tout à fait c’est mon nom, pas un pseudonyme, un quelconque écran de fumée pour écrire sous anonymat, c’es mon nom et j’en suis fier.

-         Venez en au fait !

-         Et bien, je suis en panne !

-         En panne et bien expliquez moi tout cela.

-         Oui tout a commencé par mon impuissance.

-         Oui l’impuissance, développez.

-         Et bien oui : l’impuissance de mettre en  mots toutes les idées qui me passent par la tête, je ne suis plus capable d’aligner trois mots cohérents, je bredouille, je bafouille, je fais des ratures, c’est la débandade.

-         C’est la débandade, poursuivez, votre cas m’intéresse.

-         Et bien figurez vous qu’avant, le lundi je frétillais à l’idée du début de la semaine : j’avais des désirs. J’allais sur le site des Impromptus Littéraires. Je voyais les mots voltiger devant mes yeux, en sarabande, Depuis quelques temps, c’est le calme plat, plus d’idées, plus de jeu de mots, de saillies pertinentes.

-         Je vois votre cas est grave mais pas désespéré. Voici mon ordonnance
Vous mettre à votre table, faire le vide dans votre tête  et écrire. Ecrire 500 mots tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente. Il faut soigner le mal par le mal.

 

 

 

Ce texte est une suite éventuelle de celui-ci

 

 

La consigne des Impromptus Littéraires

Vous avez dansé, et bien écrivez à présent !
Mais comment faire lorsque l'inspiration n'est pas au rendez-vous ? Racontez-nous vos pannes d'encre, vos doigts gourds sur le clavier, vos vertiges devant la page blanche.
Qu'ils soient écrits d'un trait ou laborieusement, vos textes doivent nous parvenir à l'adresse habituelle avant dimanche 27 mai minuit.

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 00:30

plumedesmotsunehistoire3

Les liens vers les autres participants sont chez  Olivia

 

Cher Blog,

 

Non je ne suis pas folle, je t’écris pour ma thérapie. Le docteur a dit « il faut prendre Conscience de vos Addictions, chère Béatrice, tenez votre Journal. Notez toutes vos Actions, vos Pensées, vos Ressentis au moment où vous craquez : on en reparle avec le Groupe la Semaine prochaine » ; Je l’aime bien le docteur, il parle de façon bizarre comme s’il mettait des majuscules un mot sur deux, mais il nous écoute et je l’aime bien.

Ecrire un journal, c’est complètement Has-been. J’écris donc un blog. Pour me canaliser (c’est pas moi qui le dit, c’est le docteur)

Dans le Groupe, Stéphanie, elle doit faire pareil et note chaque bouchée qu’elle avale, Amadou, lui doit noter le nombre de fois dans la journée où il vérifie le contenu de son portefeuille, de ses poches, si ses clefs sont bien là, si son briquet est bien refermé : Il a un super briquet, Amadou, un z’hippo.

J’ai donc décidé de tout noter. I’m a desperate…

Ce matin tout s’est bien passé. Le déluge avait cessé, l’orage avait lavé le ciel et chassé les nuages, le soleil laissait comme une caresse sur ma peau.

Après un petit déjeuner copieux (céréales et mousse au chocolat) avec Bertrand,  mon cher et tendre, je suis allée au bureau comme tous les jours. J’ai travaillé, vérifié les comptes, les marges, et j’ai pensé une seule fois à mon Problème, comme dit  Bertrand, en se moquant de moi et en tirant la langue.

Cela  c’est gâté quand mon chef m’a demandé si je sortais entre midi et deux. Je m’étais dit surtout pas, mais il a beaucoup insisté « Vous comprenez, Béatrice, il faut tenir le calendrier, rendre les bilans à l’heure, et la liasse fiscale et la déclaration de TVA…. S’il vous plait, sortez et rapportez moi un sandwich».

Je me suis un peu tortillée sur ma chaise, les fesses au bord de mon siège cherchant désespérément une excuse valable. Comme toujours, je n’ai pas pu résister à sa mine de chien battu, la main qu’il passe sur sa calvitie naissante, ses lunettes de guingois.

Je suis donc sortie en me répétant : I’m a desperate….

Je suis donc passée devant LA boutique. A l’aller, j’ai réussi à détourner les yeux. Par contre au retour, mes deux sandwiches au thon sous le bras, je n’ai pas réussi. Devant la vitrine, j’ai été foudroyée, je suis tombée à genoux. Il était là, soyeux, fleuri, multicolore, m’appelant, me susurrant des mots doux, des promesses de tendresse.

Je suis rentrée. La vendeuse me connaît, je suis sa meilleure cliente après les japonais. A cette addiction, pas d’antidote.

Le tissu est soyeux, le motif chatoyant et craquant.

Je le renifle, je suis les motifs d’un doigt amoureux. J’entends déjà Bertrand me dire : « Cela serait burlesque, si ce n’était pas si onéreux. Ce n’est pas une mouche qui t’a piqué, mais une armée de moustiques». Je fais les questions et les réponses dans ma tête. « Enfin, dira t il résigné, cela nous changera de l’affreux poster que tu as rapporté la dernière fois : une femme-haridelle de Dali. Quelle horreur ! par moment, on voit une femme à la croupe improbable et par moment un cheval. Complètement hallucinant ! » Mais je n’écoute pas la petite voix raisonnable.

En rentrant au bureau, les sandwichs un peu écrasés, l’objet du délit bien caché au fonds de mon sac, je souris, candide, à la question muette de mon chef : « trois quarts d heure pour acheter un sandwich !  Y’avait un monde fou ! »

Sa colère dure peu, il retourne à ses additions et ratios.

I’m a desperate….

C’est décidé demain j’arrête ! En même temps, j’ai noté mon seul achat de la journée sur mon blog. Je suis en progrès….

 

Je copierai cent fois sur le blog ce quatrain :

 

Je suis une acheteuse compulsive

Foulard Hermès, Cow-boys Playmobil et porte clef Ferrari

Chasse le naturel, il revient au galop

I’m a desperate Horse-Wife

  CHEVAL-FLEURI.jpg

 

 

  Salvador_Dali_-_Dormeuse_cheval_lion_invisibles_1930_-2-.jpg

 

Les mots collectés par Olivia

Haridelle- nuage - moustique - calendrier - burlesque - candide - orage - canaliser - déluge – caresse -antidote - craquante - quatrains - calvitie - briquet - soleil - amadou - foudroyer – genoux - hallucinant - langue - fesse - promesse - colère - mousse

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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 06:07

Sur une idée de Chiffonnette

 

 

Bientôt les autres animaux se présentèrent, et ils se mirent à l’aise, chacun suivant les lois de son espèce. Ce furent : d’abord le chien Filou et les deux chiennes qui se nommaient Fleur et Constance, et ensuite les cochons qui se vautrèrent sur la paille, face à l’estrade. Les poules allèrent se percher sur des appuis de fenêtres et les pigeons sur les chevrons du toit. Vaches et moutons se placèrent derrière les cochons, et là se prirent à ruminer. Puis deux chevaux de trait, Malabar et Douce, firent leur entrée. Ils avancèrent à petits pas précautionneux, posant avec délicatesse leurs nobles sabots sur la paille, de peur qu’une petite bête ou l’autre s’y fût tapie. Douce était une superbe matrone entre deux âges qui, depuis la naissance de son quatrième poulain, n’avait plus retrouvé la silhouette de son jeune temps. Quant à Malabar : une énorme bête, forte comme n’importe quels deux chevaux. Une longue raie blanche lui tombait jusqu’aux naseaux, ce qui lui donnait un air un peu bêta ; et, de fait, Malabar n’était pas génial. Néanmoins, chacun le respectait parce qu’on pouvait compter sur lui et qu’il abattait une besogne fantastique. Vinrent encore Edmée, la chèvre blanche, et Benjamin, l’âne. Benjamin était le plus vieil animal de la ferme et le plus acariâtre. Peu expansif, quand il s’exprimait c’était en général par boutades cyniques. Il déclarait, par exemple, que Dieu lui avait bien donné une queue pour chasser les mouches, mais qu’il aurait beaucoup préféré n’avoir ni queue ni mouches. De tous les animaux de la ferme, il était le seul à ne jamais rire. Quand on lui demandait pourquoi, il disait qu’il n’y a pas de quoi rire. Pourtant, sans vouloir en convenir, il était l’ami dévoué de Malabar. Ces deux-là passaient d’habitude le dimanche ensemble, dans le petit enclos derrière le verger, et sans un mot broutaient de compagnie.

 

A peine les deux chevaux s’étaient-ils étendus sur la paille qu’une couvée de canetons, ayant perdu leur mère, firent irruption dans la grange, et tous ils piaillaient de leur petite voix et s’égaillaient çà et là, en quête du bon endroit où personne ne leur marcherait dessus. Douce leur fit un rempart de sa grande jambe, ils s’y blottirent et s’endormirent bientôt. À la dernière minute, une autre jument, répondant au nom de Lubie (la jolie follette blanche que Mr. Jones attelle à son cabriolet) se glissa à l’intérieur de la grange en mâchonnant un sucre. Elle se plaça sur le devant et fit des mines avec sa crinière blanche, enrubannée de rouge. Enfin ce fut la chatte. À sa façon habituelle, elle jeta sur l’assemblée un regard circulaire, guignant la bonne place chaude. Pour finir, elle se coula entre Douce et Malabar. Sur quoi elle ronronna de contentement, et du discours de Sage l’Ancien n’entendit pas un traître mot.

 

 

La ferme des animaux Georges Orwell

 

  JEUDI CITATION

 

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