Gabriel et Luc ont lancé l'idée, vers 11 heures : « allez les filles lâchez vos claviers, tableaux excel, stat, cotisations Urssaf et autres raccrochements bancaires et venez prendre l'air à l'ombre des cocotiers. »
- On dit raPProchement, Gabriel pas raccrochement ! Quoique, cela devrait aussi pouvoir se dire raccrochement, c'est plus poétique; OK pour 12H30, approuve Sybille.
D'habitude, la pause repas est sympathique mais prise sur le pouce, en vitesse dans la cuisine trop petite pour les 20 salariés : il y a donc deux « services « qui se sont instaurés de façon implicite : Les gars de l'atelier à 12H00 pétantes, les filles des bureaux à 13H00.
La torpeur du mois d'août est installée. Encore quelques jours et ce sera l'affolement de la rentrée. Les effectifs sont réduits, à peine la moitié des salariés est présente, les chefs encore en vacances. Pour le moment le temps semble comme en suspens ; plus tout à fait les vacances mais pas encore la fébrilité du mois de septembre.
- Ils sont où les cocotiers et les bananiers ? S'exclame Sybille en arrivant avec son tupperware, des couverts .....et une bouteille de rosé.
- Là derrière toi, tu as des restes d'un tapis en coco. Pour l'ombre, tu te mets en dessous du parasol, la mer c'est notre bitume et les vagues les lignes du parking. Bienvenue dans notre petit nid.
- Déjà fumé le reste du tapis en coco, Gabriel ? tu vois des lignes courbes sur le parking ? se moque Sybille.
Quelques palettes de chantier par terre, quelques assiettes : tomates, chips, pain, « les gars ont bien fait les choses, sans se ruiner », félicite Sarah, du service du personnel. Des coquelicots de post it rouges, roses et oranges, bricolés vite fait, trônent sur la table dans un pot à crayon.
Tout le monde s’est maintenant installé autour des palettes. « Pas de plan de table » susurre Gabriel très « maître d’hôtel : « installez vous où vous voulez,». Instantanément et presque sans s’en rendre compte, chacun s’assoit en fonction de son âge : d’abord Luc, l’apprenti récemment embauché, à peine 18 ans mais il en parait 2 de moins ; puis les célibataires dans la vingtaine : Gabriel, beau gosse magnétique, Virginie, la secrétaire et assistante du Big Boss. Les mamans trentenaires, Sybille et Sarah, se sont installées côté à côte, enfin Karim du service achat et Jacques, le chauffeur- livreur, le plus âgé, un peu ventripotent, complètent l’assemblée.
Karim a apporté son poste et quelques CD de sa composition : mélange de rock, pop, raï, guitare, batterie et harmonica.
Tout le monde s'est installé à la bonne franquette, apportant son repas préparé le matin chez lui.
Gabriel lance le toast :
« A aujourd’hui puisqu'on ne sait pas si on sera là demain »
Cela jette un léger froid sur l'assistance, cela fait 6 mois que tout le monde sait l'entreprise en grandes difficultés : les salaires sont versés de plus en plus tard, les coups de fils des fournisseurs se font de plus en plus virulents. Même si personne ne l'évoque, chacun sait que la fin est proche pour la boîte. Personne n'a encore lancé ces CV dans la nature, c'est le mois d'août quand même mais cela ne saurait tarder. A l’automne, toute l’assistance cherchera du boulot.
Malgré tout, la bière et le rosé aidant, l'atmosphère se détend. Quelqu'un met le poste à fond.
Spécialement dédicacé à tous ceux qui sont motivés
Spécialement dédicacé à tous ceux qui ont résisté, par le passé
Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines
Ami entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne
Ohé, partisans ouvriers et paysans c’est l’alarme
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes
Motivés, motivés
Il faut rester motivés!
Motivés, motivés
Il faut se motiver!
Sarah réagit aux paroles : NON c'est une honte ces paroles; détourner ainsi le chant des partisans pour faire ÇA. Cela dénature complètement le message : des personnes qui se sont battus pour la France qui servent à cette mascarade. Sans vouloir faire l’apologie de la résistance, mes grands parents doivent se retourner dans leur tombe. Elle en a quasiment les larmes aux yeux. Karim, gêné, finit pas changer la plage de son disque.
- C'est qui ce groupe ? demande Virginie pour détourner l'attention.
- Zebda, un groupe toulousain qui commence à bien décoller à Toulouse et ailleurs : c'est Aïcha la caissière du magasin de Toulouse qui me l'a copié.
- ZEBDA ? Késako ? demande quelqu'un
- Oui c'est cela Zebda : cela veut dire beurre en arabe : Arabe, B.E.U.R , beurre égale Zebda. 80% de matière grasse enfin je veux dire 80% issu de l'immigration : il me semble qu'il y a bien un français de souche dans le lot, explique Karim en souriant.
- Très sympa comme rythme, danse Sybille en grignotant quelques chips. Pas aussi bien que de la Salsa mais bon, la Salsa est inégalable.
- Salsa, Salsa tu n'as que ce mot à la bouche, au moins avec eux tu as sur le même album, rock, punk et reggae, la titille Luc qui sait que Sybille démarre au quart de tour sur le sujet sacré de la Salsa. Son fils s'appelle Gilberto, c'est dire. Enfin elle a essayé de le faire inscrire à l'état civil sous le nom de Gilberto, il y a 5 ans : « non non et non » a décrété l’employée de la mairie : « mère française, prénom français ». Elle n'en démordait pas. « Mais le papa est brésilien » a essayé de faire valoir Sybille.
En face d'elle un mur : « mère française, prénom français » (1) Appelez le Gilbert !
Après cette interruption, les acolytes Luc et Gabriel se lancent dans un démo endiablée du jeune groupe Toulousain « Tombé la chemise ». Sur cette chanson, le consensus est immédiat : la chanson plait à tout le monde.
Tous les enfants de ma cité et même d’ailleurs
Et tout ce que la colère a fait de meilleur
Des faces de stalagmites et des jolies filles
Des têtes d’acné, en un mot la famille
Sont là
L'air est entraînant, les mimiques de tous en dansant aussi : c'est à qui se fera le plus remarquer.
Les paroles sont un peu sans queue ni tête mais le show de Gabriel et de Luc, est réellement comique : à chaque refrain ils font tomber leur chemise d'une façon différente ; façon Kim Basinger dans « Neuf semaines et demi », sexy et complice; façon Laurel et Hardy, en se prenant les pieds dans le tapis (en coco quand même le tapis), façon « travailleur épuisé qui rentre le soir à la maison et qui s'affale dans le canapé, bière à la main »………
Tout le monde applaudit, quelqu'un remet la plage du CD au début pour réécouter, danser, s’étourdir avant la reprise du boulot.
Le CD est fini et personne n'a eu envie d'en remettre un. La pause est bientôt finie mais le groupe sirote un dernier café, accompagné d’un morceau de l’amandier, apporté par Sarah.
« Quand je pense que le mois prochain on pointera tous à l'ANPE : j'ai un peu l'impression d'être sur le Titanic qui prend l'eau de toute part et nous on se croise les pouces et on se tourne les bras. En fait je veux dire l'inverse vous avez bien compris » vacille Virginie.
- Tu n'exagères pas un peu là Virginie, la situation est grave mais pas désespérée. Et puis les gens du Titanic sont presque tous morts. Franchement, même en cas de dépôt de bilan ou de liquidation, on n'a plus qu'à chercher un autre boulot, ce n’est pas un drame. Comme dirait mon neveu « Hakuna Matata » Allez Princesse Virginie ! Haut les coeurs.
- Oui tu as raison cela me fait un peu flipper quand même, c'est mon premier boulot ici et quand je vois la galère que cela a été pour le décrocher, je n'ai pas envie de remettre cela.
- Génial ce groupe ZEBDA, merci de nous l'avoir fait découvrir
- Et oui extra : je pense même qu'ils vont faire bouger les lignes ; Au moins au niveau culinaire avance Luc. Bientôt on dira La cuisine au Zebda
– Mettre du Zebda dans les épinards?
– Compter pour du Zebda?
– un oeil au Zebda noir !!
– Et Zoubida, ta Sœur, elle bat la Zebda ?
- Vouloir le Zebda et l'argent du Zebda ?
– Et le sourire de la Zebdéière ?
– Et le cul de la zebdéière ?
- Baratteur et baratteuse de France unissez vous !
- Oui je pose la question pourquoi la tartine tombe toujours sur le côté du Zebda?
- Ce n'est pas politiquement et culinairement correct cela le beurre ? Mais le Zebda oui ?
- Comme nom de groupe « Cholestérol » c'est moins sympa !
- Comment dit on Margarine en arabe Karim?
- Demande à « Gabriel » c'est lui le spécialiste, sourit Karim en insistant sur le prénom et en se moquant de son frère.
Karim et Gabriel comme leurs prénoms ne l'indiquent pas sont frères (même père, même mère) Ceux-ci sont nés tous les deux à Tanger, arrivés à Montpellier à respectivement 10 et 8 ans.
C'est Karim qui, le premier, a été embauché aux Docks. Plus tard, il a présenté son frère Djebril au boss qui l'a embauché à la gestion des stocks. Quelque temps plus tard, Djebril a annoncé qu'il souhaitait que tout le monde l'appelle Gabriel plutôt que Djebril. Pour les deux frères, il s'agit d'un point de discorde : Karim a du mal à comprendre les raisons de ce changement de patronyme. Il a du mal d'ailleurs parce ce que son frère n'a jamais voulu expliquer ce changement. Quand Karim veut énerver son frère, il déambule dans le stock et les racks en criant : Djebril, DJEBRIL où est rangé la commande de Mme B ? L’intéressé fait alors semblant de ne pas l’entendre et l’ignore. Souvent c'est Luc qui répond à sa place pour trouver la marchandise demandée.
Comme d'habitude ce jour là, Djebril Gabriel (à moins que ce ne soit Gabriel Djebril) s'en sort par une pirouette et se remet à danser, sans musique cette fois, en criant à tue tête.
Gaby, oh Gaby, tu devrais pas m'laisser la nuit
J'peux pas dormir, j'fais qu’des conn’ries
Gaby, oh Gaby, tu veux qu'j'te chante la mer
Le long, le long, long des golfes
Pas très clairs
A la fin de son solo, chacun essaie de faire durer un peu cette parenthèse, mais tout le monde sait que la pause est finie et qu’il faut y retourner. Jacques, le doyen, qui n’a pratiquement pas parlé de tout le repas se déride et laisse sa timidité au vestiaire. Il demande si ce choix de prénom « Gabriel » est un hommage à son Johnny préféré. Il hurle :
Oh Gabriel, tu brûles mon esprit ; ton AMOUR étrangle ma vie
L'assistance ne saura pas ce jour là pourquoi Djebril, un matin, a voulu changer de prénom : pour trouver plus facilement du boulot ? Parce qu'il en avait assez qu'on lui demande d'épeler ? Pour rassurer les parents de sa peut-être future fiancée ? Pour s'intégrer ? Pour tourner la page ? pour ……? Pour……. ?
C'est Luc, rubicond, qui a le mot de la fin avant la reprise du boulot « Le rock est mort, vive Zebda » dit il en titubant légèrement ce qui ne passe pas inaperçu.
Quelqu'un lance : Je propose de retourner bosser sur cette pensée hautement philosophique :
Dit on Beurré comme un Petit Lu ou Zebdé comme un p'tit Luc ??? suite demain , même heure même endroit.
- YES !!!!
NB : (1) Depuis la loi de 1993, un tel refus d’un employé de mairie d’enregistrer le prénom souhaité par les parents n’est plus possible.
Les mots collectés par Olivia
Automne – nord - chantier - chauffeur - ceux-ci - amandier - crayon - page - maison - ventripotent azur - philosophie - rubicond - apologie - princesse - rose - bananier - clavier - nid – ruiner- harmonica - coquelicot - magnétique - beurre – comédie (j’ai mis comique à la place)